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Lâcher prise

Photo-couverture600Françoise (prénom d’emprunt) participe à une formation destinée à retrouver du sens et à oser être soi-même. Elle me rappelle qu’elle a déjà participé au début d’une autre formation avec moi, mais qu’elle est partie le midi du premier jour car elle ne supportait pas de voir tous les autres participants « pleurnicher parce qu’ils ne savent pas dire non, car moi, continue-t-elle, j’ai appris à être forte et je sais dire non… »

Pendant la première matinée, Françoise exprime son doute que la formation lui fasse trouver du sens à sa vie et intervient beaucoup, interrompant les autres pour leur donner des conseils pour se défendre contre les agresseurs, disant qu’elle, elle sait être forte en toutes circonstances… Plusieurs fois je tente de cadrer et de canaliser les prises de paroles de Françoise. A la pause elle m’invective : « Dans toutes les formations, je me sens bien, sauf dans les vôtres, car vous m’empêchez de parler et vous me frustrez ». Je lui exprime la nécessité pour moi de garantir la parole de tous dans le groupe, et j’ajoute : « Tant que vous parlerez si souvent pour conseiller les autres, je pense que vous ne réussirez pas à trouver le sens de votre vie » « Et pourquoi ? » me dit-elle vivement. « Car pour trouver le sens de sa vie, il faut d’abord écouter et accueillir ce que votre être intérieur a à vous dire. Plus vous parlez des autres, moins vous pouvez vous entendre ».

Françoise est quand-même revenue l’après midi, sans changer beaucoup de posture, exprimant toujours son doute sur « vos capacités à me faire trouver le sens de ma vie ». Je lui rappelle que c’est à elle d’aller le chercher et que je ne peux que lui proposer des « outils » pour se mettre à l’écoute d’elle-même. Elle répète plusieurs fois que « pour s’en sortir dans notre monde et au travail, il faut être fort,  faire face et ne pas se laisser déstabiliser. » Les autres l’interrogent sur sa méthode et elle répond : « Moi je ne me laisse pas faire et je réponds du tac au tac ». Le ton dur à tonalité agressive ne convainc personne…

Le lendemain matin, Françoise est revenue. Chaque participant est invité à exprimer ce qui lui a tourné dans la tête et le cœur depuis la formation de la veille. Françoise prend la parole pour dire qu’elle n’a toujours pas trouvé le sens de sa vie.

Une de ses collègues, Clotilde (prénom modifié) l’interrompt : « Eh bien moi j’ai trouvé hier le sens de ma vie. Depuis des années je me sentais anormale, parce que je n’avais pas envie ni besoin de faire des projets pour changer ma vie, parce que je n’avais pas envie d’acheter toutes les nouvelles choses qui paraissent… Je me disais que je n’étais pas comme les autres, et j’étais triste. Hier le formateur m’a accompagné dans la découverte suivante : je n’ai pas besoin de faire toujours plus de choses, ni d’avoir toujours plus, mais je suis heureuse de la vie que j’ai dans la simplicité, sans avoir besoin de courir après des bonheurs artificiels… Alors quand le formateur m’a demandé ce qui me rend heureuse comme ça, et quels sont ces besoins satisfaits qui font mon bonheur, j’ai répondu : j’ai besoin d’être dans la sérénité, de l’ancrer en moi. J’ai découvert hier que mon bonheur n’est pas dans le faire, ni dans l’avoir, mais dans l’être. » Et Clotilde ajoute : « Hier soir, j’en ai parlé à mon mari tellement j’étais contente. Et je lui a dit : ça fait dix ans que je vais chez le psy pour comprendre pourquoi je ne suis pas comme les autres et pour tenter de devenir normale, et grâce à quelques questions, j’ai mis le doigt sur mon bonheur d’être ce que je suis, et j’ai retrouvé le sens de ma vie. » Émotion des participants…

Est-ce ce témoignage qui va ouvrir une première brèche chez Françoise ? Quand je lui redonne la parole là où elle avait été interrompue (elle disait n’avoir toujours pas trouvé le sens de sa vie), avec sa verve habituelle, elle dit pourtant quelque chose de tout neuf : « Vous savez je suis forte au travail, tout le monde me voit forte… mais quand je rentre chez moi, je ne suis plus forte du tout… » Son visage change. Je lui propose de continuer. « Par exemple, j’avais juré à mon chien que je serais auprès de lui jusqu’au bout de sa vie. Quand il s’est retrouvé sur la table du vétérinaire, je ne sais pas ce qui m‘a pris : je suis sortie sans réfléchir. Vous voyez je ne suis pas forte, au contraire j’ai été lâche. » Et le visage de Françoise est crispé.

Nous avions convenu en début de formation qu’il n’y aurait aucun jugement de porté, ni sur les autres, ni sur nous-mêmes, car les jugements ne résolvent jamais rien et ne font qu’aggraver les situations.

Je propose donc à Françoise de retirer ce jugement sur elle-même. Elle résiste, affirmant sa grande lâcheté. Je lui dis : « si vous vous jugez, vous ne saurez jamais pourquoi vous n’avez pas pu rester jusqu’au bout auprès de votre chien. » Regard étonné, puis humide. « Vous êtes-vous déjà demandée, Françoise, ce qui vous a poussé à partir ? » Françoise qui parlait tant et à tout propos n’a plus de mot. Ses larmes coulent : elles semblent vider une souffrance… Enfin Françoise s’interroge elle-même, sans jugement, et j’entends dans s bouche : « Pourquoi ? » Je vois dans son regard vers moi un appel. Me branchant sur la souffrance que je ressens, je lui suggère : « C’était trop dur ? » Ses larmes coulent davantage : « Oui je n’ai pas pu, j’avais trop mal, je n’étais pas assez forte pour supporter cela, j’étais trop faible ». Percevant un nouveau jugement sur elle-même dans ce mot « faible », je lui dis : « Vous n’étiez pas faible, vous vous sentiez peut-être seulement fragile, blessée, touchée au plus profond.. Et rester était au-delà de vos forces. »

Les larmes de Françoise continuent à couler. Elle dit : « Depuis 10 ans, je n’ai jamais pu pleurer. Depuis la mort de mon père, jamais de larmes. J’aurais voulu lâcher, mais je n’y arrivais pas… » Je dis à Françoise : « Peut-être vous êtes-vous réfugiée derrière la force d’une armure, mais aujourd’hui vous venez de découvrir une part de vous que vous ne connaissiez pas : la fragilité de tout être humain, les limites du supportable… Vous êtes en train de devenir vous-mêmes, à la fois forte et fragile et le mélange des deux va vous permettre de tenir debout toute seule : plus besoin d’armure extérieure ! A la place, la force intérieure, la force souple et fragile vous permettra enfin de vivre plus sereine. »

Françoise pleure toujours, sans arrêter. Elle sort de la salle, son amie la rejoint. Le groupe qui a été témoin de tout cela a besoin aussi d’une pause. Quelques minutes après, Françoise vient vers le groupe et dit : « Je pleure mais c’est du bonheur, je pleure parce que ça vient de lâcher… Oh merci ! Vous le formateur qui m’énerviez tant hier, vous m’avez permis ça ! » Je lui réponds : « Je vous ai canalisée hier par respect pour le groupe, mais aussi parce que je pensais que c’était la seule solution pour que vous vous mettiez à l’écoute de vous-même… »

Tout le reste de la journée, Françoise était épuisée, mais son visage rayonnait. L’épuisement de quelqu’un qui vient de vider une tension de plusieurs années. L’épuisement de quelqu’un qui vient de lâcher la tension du bras de fer qu’elle avait engagé avec la vie… Il va lui falloir quelques jours pour découvrir en elle, à travers cette fatigue et cette détente, la souplesse et la sérénité que donne l’alliance réconciliée de la fragilité et de la force intérieure.

Alors Françoise, le sens de ta vie ? !!!
Et vous amis lecteurs, où vous êtes-vous reconnus ?
Dans quelle part de vous êtes-vous touchés par cette histoire ?

Marc THOMAS, Consultant formateur en « Compétences relationnelles »
juin 2016

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Avant de publier cet article, je l’ai envoyé à « Françoise » pour lui demander son accord. Après l’avoir lu, elle m’a écrit cette très belle lettre (en bleu) et je lui ai répondu en insérant mes réponses (en gris) dans son texte :

Je vous remercie de prendre de mes nouvelles.
Quand je lis ce texte, et bien les larmes coulent.
Je suis bien, très zen, relaxée                c’est très bon signe !

Je ne saurai jamais comment vous remercier. Je suis encore étonnée de ce qui s’est passé. Comme vous l’aviez dit, peut être que j’étais enfin prête ?             oui

Je ne crois pas au hasard mais au destin, et le destin a fait que je vous ai croisé.
Je ne sais pas pourquoi je suis restée à la formation et pourquoi je suis revenue le lendemain. Je ne me l’explique pas.
Mais quel bonheur de l’avoir fait : même un psy n’aurait pas fait mieux en bon nombre d’années.
Votre être intérieur en partie inconscient sait pourquoi vous êtes restée à la formation et il a été assez « fort » (d’une vraie force, bien différente de celle que vous connaissiez avant !) pour vous guider dans votre décision de rester.

De temps en temps je repense à la situation, le mot lâcheté revient mais je le chasse aussitôt et repense à ce que j’ai réussi à dire
Ne chassez pas ce mot de « lâcheté », accueillez le même avec bienveillance comme on accueille un enfant blessé… Mais soignez le en continuant à écouter et à chercher ce qui se cache derrière ce jugement sur vous : et ce qui s’y cache est probablement la découverte d’une vulnérabilité à accepter, d’une souffrance ancienne à cicatriser, d’une fragilité à accepter pour qu’elle vienne assouplir vos raideurs…

Oui je suis forte mais j’ai mes limites. j’ai tout fait pour rendre heureuse ma chienne et malheureusement je n’ai pas pu l’accompagner jusqu’au bout car j’étais seule, sans défense, choquée
Voila déjà une parte de ce qui se cache derrière ce que vous jugiez avant comme une lâcheté : votre solitude, votre vulnérabilité sans défense, un choc qui parle non seulement de la disparition de votre chienne mais aussi d’une blessure en vous…

Je ne m’en veux plus. Je suis enfin en paix. Que c’est bon !
Donc vous avez déjà abandonné le jugement pour vous accueillir avec bienveillance

Je ne vous oublierai jamais et j’espère que l’on pourra se retrouver dans une autre formation. Bon, je serai toujours aussi « chiante » mais lorsque vous me recadrerez, je n’aurais plus la même attitude de renfermement, de vexation, de frustration.

Vous m’avez beaucoup appris. C’est incroyable, VOUS êtes incroyable
Ce que j’ai fait pour vous ne tient pas à je ne sais quel pouvoir magique ni talent exceptionnel : c’est seulement la conséquence d’une posture que j’ai apprise : l’écoute avec le cœur qui à la fois cherche à discerner la blessure derrière les raideurs et les jugements, et canalise et parfois refuse les débordements…Si vous apprenez à vous écouter vous-mêmes, puis à accueillir l’autre sans jugement ni conseil, vous deviendrez progressivement capable de vivre la même attitude…

Le texte est magnifique, bien sûr utilisez le !       « Françoise »

« Tu ne sais jamais à quel point tu es fort »

Dev-Hum-Couverture1« Tu ne sais jamais à quel point tu es fort, jusqu’au jour où être fort est ta seule option » (extrait de www.fitnext.com)

J’ai reçu cette phrase par une amie qui a fait preuve d’une force incroyable, ces dernières années, pour soutenir ses proches en grande difficulté…

Ce n’est pas la force des coups qui écrase et qui opprime… La force de toutes les prises de pouvoir et de tous les règlements de compte… Cette force ne produit que la violence. Elle laisse des champs de ruines.

Ce n’est pas la force des prises de pouvoir illégitimes… L’autoritarisme dont s’habillent un certain nombre de chefs  ne manifeste que leur incapacité à inspirer le respect et leur peur de perdre leur pouvoir… Cette soi-disant force n’est que le masque des faibles.

Ce n’est pas la force des armures : elle protège parfois, mais le plus souvent elle enferme et verrouille… Nous campons sur nos positions, nous nous figeons sur nos certitudes, nous ressassons ce que les autres nous ont fait… Nous croyons ainsi nous protéger en nous enfermant dans notre tour d’ivoire… Mais nous y pourrissons de l’intérieur.

C’est la force qui rassemble… Au règne du chacun pour soi, la société se désagrège, l’être humain se désintègre. Les solidarités, les amitiés, les amours sincères sont notre force. Sans elles nous nous déshumanisons.

C’est la force qui résiste… Cette force fait échec à la violence… Les Gandhi, Martin Luther King et autres Mandela ont soulevé des foules non violentes  pour faire barrage à l’oppression. Les résistants de 39-45 ont permis la Libération. Dans nos vies quotidiennes, savoir se protéger et résister à l’injustice et à la violence. Savoir dire non rend libre.

C’est la force intérieure : elle sort du cœur… La force qui habite les parents prêts à tout pour protéger et défendre leur enfant… La force de la passion qui fait déplacer des montagnes… La force des convictions qui nous conduit à faire des choses dont nous ne nous serions pas crus capables… La force qui fait traverser les épreuves et les aléas de la vie en restant fidèle à ses convictions… Cette force-là fait tenir debout et avancer, même dans les tempêtes… Cette force-là n’est pas « m’as-tu-vu » ; c’est la force des humbles.

« Tu ne sais jamais à quel point tu es fort, jusqu’au jour où être fort est ta seule option ». Toi qui m’as écrit cette phrase, c’est bien cette force intérieure qui t’a permis de soutenir tes proches jusqu’à l’extrême… Cette force fait la grandeur et la beauté de ton être…

Et pourtant, maintenant épuisée, tu fais l’expérience de ta fragilité : toute entière donnée à l’autre, tu n’as pas pu ou pas su prendre soin de toi…

Notre force intérieure est fragile ! Parce que c’est la force de l’amour et non celle de la toute-puissance ; parce que cette force refuse de prendre le pouvoir sur l’autre et choisit de le laisser libre, au risque de l’échec ; parce que cette force n’est pas inépuisable et qu’elle a besoin de se ressourcer comme une batterie doit être rechargée ; parce que je ne peux pas être tout entier donné à l’autre sans prendre soin de moi…

Force qui peut déplacer les montagnes… mais force fragile… C’est la beauté parfois difficile de l’être humain !

Marc THOMAS, Consultant-Formateur en « Compétences relationnelles »
juillet 2014

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Fragile

Dev-Hum-Couverture1L’homme est fragile par nature… Tous les parents le savent bien quand ils prennent dans leurs bras leur petit qui vient de naître… Tous les malades et les médecins le savent quand l’inquiétude est parfois plus forte que l’espoir… Mon ami Simon le sait, depuis que sa moto a percuté une voiture et qu’il se retrouve pour toujours dans un fauteuil, lui qui était une force de la nature… Tous ceux qui sont passés par le deuil le savent quand la mort les laisse désemparés…

La société aussi est fragile : la crise économique, le chômage, les exclusions, les SDF… et l’avenir incertain… Et cette société fragile fait grandir encore plus l’insécurité des plus fragiles…

Fragiles, nous souhaitons toujours être plus forts.

Mais avez-vous remarqué que ceux qui cherchent à devenir forts, riches, invulnérables… deviennent facilement inhumains, chacun pour soi, balayer l’autre pour réussir à tout prix, jusqu’à toutes les prises de pouvoir illégitimes, jusqu’à la dictature (sur sa famille, sur ses salariés, sur son pays…). Et quand la société croit avoir maîtrisé toutes les technologies, c’est alors que la Bourse s’écroule, que le terrorisme explose, que la fumée d’un volcan paralyse les échanges mondiaux…

Pourquoi croyons-nous spontanément que c’est en devenant plus forts que nous allons dépasser nos fragilités ? Cette illusion nous conduit trop souvent à trouver des armes de toutes sortes pour être les premiers ou les meilleurs, pour gagner les guerres ou augmenter indûment les profits : ceux qui agissent ainsi ont peut-être l’impression d’être forts (jusqu’à quand ?) mais ils affament le monde et le détruisent en voulant se l’approprier.

La solution à nos fragilités existe, mais ailleurs que dans la force. Nous sommes fragiles parce que nous ne sommes pas faits pour vivre seul. Ce qui nous manque pour être fort se trouve probablement chez l’autre, ou du moins dans la relation à l’autre. Seule la solidarité est notre force. Qui d’entre nous n’a pas été réconforté par une parole, un regard, une main tendue, une présence ? Réconforté, c’est-à-dire rendu plus fort, par la présence de l’autre. Tous les résistants de tous les combats contre les puissants savent bien la force de la solidarité. Et ce sont eux qui finissent par gagner… ensemble et pour les autres ! C’est ainsi que l’homme est fait : fragile ET solidaire !

Quand tu te sens trop fragile, plutôt que de te lamenter ou de t’enfermer, tourne-toi vers l’autre, ose l’appeler : c’est ensemble que vous serez forts !

Marc THOMAS, Consultant – Formateur en « Compétences relationnelles »
mai 2010

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