Archives de catégorie : Écoute active

Attention à nos interprétations !

Couverture2Je devais arriver chez une proche que je vois une fois par an et avec qui les relations sont parfois difficiles. Comme convenu entre nous, je lui téléphone pour annoncer mon arrivée vers 16h. Elle me répond : « Nous allons à la plage à 16h. Si on n’est pas là, tu trouveras la clef à tel endroit. » Je ne dis rien, mais je rumine : « Ca fait un an qu’on ne s’est pas vu, et elle ne peut même pas changer son programme de loisirs pour être là pour m’accueillir. » Il s’en suit toute une liste de pensées négatives qui réactivent les souvenirs de relations tendues avec elle : une fois de plus, je ne compte pas à ses yeux… Elle ne pense qu’à elle…

J’ai fini par arriver. Elle n’était pas allée à la plage car il pleuvait ! Le lendemain, son fils et ses petits enfants s’annoncent pour 17h après toute une journée de route. Ses petits enfants sont tout pour elle. Et je l’entends répondre à son fils au téléphone : « D’accord mais on va à la plage à 16h, vous trouverez la clef à tel endroit… ou bien rejoignez-nous à la plage. » Je suis surpris : elle agit avec ses petits enfants qu’elle adore comme avec moi !

Première découverte : je me suis trompé hier en interprétant son absence comme un rejet de moi. C’est seulement sa manière à elle de vivre et de gérer ses priorités.

Vers 16h15, nous sommes en route pour la plage et son fils appelle à nouveau : « nous serons là dans une demi-heure. » Elle répond : « on va à la plage, rejoignez-nous ! » Dans ma logique à moi, je lui dis : « Si ton fils et tes petits-enfants arrivent, on peut rentrer à la maison pour les accueillir ». Elle me répond : « Non, il connaissent la maison et ils peuvent nous rejoindre à la plage ».

Deuxième découverte : sa manière d’accueillir n’est pas la même que la mienne. J’aurais changé mon programme pour accueillir ceux qui arrivaient chez moi. Elle invite ceux qui arrivent à la rejoindre pour partager ce qu’elle est en train de vivre. Nous sommes différents, nous n’avons pas les même priorités.

Je continue à avoir du mal à comprendre qu’on ne change pas son programme, quand c’est possible, pour accueillir ceux qui arrivent. Mais au nom de quoi pourrais-je la juger ? Moi, je lâche mes activités pour accueillir l’autre et je n’ai pas envie de changer cela. Elle invite l’autre à la rejoindre dans ses priorités et, signe de confiance, laisse l’autre ouvrir sa maison et s’installer chez elle-même en son absence. Qui a tort ? Qui a raison ? Personne ! Chacun de nous vit à sa manière le lien entre ses priorités et ses relations.

Dans cette situation simple de vacances et de tensions relationnelles, j’ai beaucoup appris à vivre dans le quotidien ce que je transmets en formation : nos interprétations parlent d’abord de nous et du sens que nous donnons aux comportements. Malheureusement, nous nous servons de ces interprétations qui parlent de nous pour juger les autres, sans même chercher le sens qu’eux-mêmes donnent aux actes qu’ils posent !

La prochaine fois que tu vis une tension relationnelle, au lieu de partir d’emblée à juger l’autre, demande-toi d’abord : comment j’interprète cette situation ? Qu’est-ce que ça dit de moi, de mes priorités, du sens que je donne à mes actions ? Et ensuite seulement essaye de constater et de comprendre – et pas de juger – comment l’autre fonctionne et quel sens il donne à ses comportements. Tu constateras des différences. Il pourra y avoir des désaccords. Mais plus de jugements ni de rumination qui ne sont que de l’autodestruction !                   

Marc THOMAS, Consultant-Formateur en « Compétences relationnelles »
août 2014

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Restaurer le dialogue

FCouverture2rançoise* parle de son fils adolescent : depuis quelques mois, il ne parle plus. Il travaille bien à l’école, mais lorsqu’il rentre à la maison, il va directement dans sa chambre, et il n’en sort que pour manger. Françoise lui reproche ce silence, et tel ou tel de ses comportements qui ne lui conviennent pas.

Mais elle souffre de cette situation et se trouve totalement démunie, craignant que son fils aie de mauvaises fréquentations et se mette à faire des bêtises comme le font d’autres adolescents. Alors elle multiplie les mises en garde, elle interroge son fils pour vérifier qu’il ne fait pas de bêtises, elle lui demande sans cesse pourquoi il s’enferme dans sa chambre. Mais elle se heurte toujours au même silence.

 Dans le même temps, Françoise participe à une formation professionnelle à la gestion de conflits. Elle y apprend les dégâts causés par les reproches et les accusations projetées sur l’autre. Elle y apprend aussi à « parler en je », c’est-à-dire à exprimer ce qu’elle a perçu des faits, ce qu’elle ressent, ce dont elle a besoin, ce qu’elle demande à l’autre ou ce qu’elle refuse… On lui avait tellement appris qu’il ne fallait pas dire « moi je » qu’elle s’en sortait avec des « tu » accusateurs qui finissaient par tuer la relation.

De retour chez elle, elle s’est mise à « parler en je » et à exprimer ses ressentis devant son fils. Elle raconte : « J’ai mis ce qui faisait mal à plat. » Elle disait ses préoccupations, ses espoirs, ses souffrances, elle parlait de ses émotions… Quelle ne fut pas surprise de voir son fils rester là pour l’écouter, puis lui répondre qu’il était là et qu’elle n’était pas toute seule avec ses difficultés.

Loin de repartir s’enfermer dans sa chambre comme avant, son fils s’est ensuite mis à parler aussi de ce qu’il vivait à l’école : ses copains qui lui reprochent de ne pas venir avec eux fumer de la drogue ou boire de l’alcool, l’étonnement de ses copains parce qu’il n’avait pas de copine… Et puis il a dit aussi qu’il voulait repartir dans la région où ils vivaient avant parce qu’il avait laissé là-bas ses meilleurs copains.

Et depuis ce jour où Françoise a quitté le « tu » accusateur pour le « je » qui exprime, un dialogue régulier s’est réinstauré avec son fils. Elle discute avec lui de son orientation scolaire et il accepte de faire avec elle les démarches nécessaires pour préciser cette orientation. Elle peut aussi lui dire son désaccord, et même parfois les limites ou les règles que tout parent peut poser à son enfant… Cette juste autorité n’interrompt pas le dialogue, mais elle s’intègre dans une relation nouvelle où chacun peut être lui-même et exprimer ce qui est important pour lui, dans le respect et l’écoute mutuels.

Merci à toi, Françoise, et à ton fils, de nous montrer qu’il est toujours possible de reprendre le dialogue. Entre vous deux, c’est allé vite, car ton fils était lui aussi dans l’attente d’un dialogue où il se sentirait respecté. Ce n’est pas aussi facile pour tout le monde : l’habitude prise de se taire a pu figer toute parole, ou bien les tensions sont si fortes que la méfiance ne disparaît pas du premier coup.

Et pourtant, chaque fois qu’une personne quitte les reproches pour exprimer ses propres ressentis, l’autre encore dans la méfiance est surpris par le changement de posture. Le moment venu, cela rendra possible la restauration progressive d’une relation. Un regard bienveillant permet d’entretenir l’espoir, d’attendre patiemment que vienne le moment… et de continuer à s’exprimer de façon sereine et constructive.                   

Marc THOMAS, Consultant Formateur en « Compétences relationnelles »
Avril 2014

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Écouter plus loin

Couverture2Je suis allé chez un ostéopathe pour une sciatique de la jambe gauche. Je signale au praticien un détail supplémentaire : j’ai comme des décharges électriques dans un doigt de la main gauche depuis une chute. Surprise : il s’occupe d’abord du détail, le doigt (« mais ce n’est pas d’abord pour ça que je suis venu ! »). Puis il remonte vers l’épaule : c’est elle qui est bloquée et qui est la cause de tout le reste !

L’ostéopathe pose délicatement ses mains sur l’épaule, le bras, le poignet, le déplace le long des points sensibles et des circuits d’énergie et, sans faire mal, jusqu’au bassin, jusqu’à ce point qui faisait mal avec la sciatique.

 Au bout de quelques minutes d’une manipulation très douce, je sens une détente dans le l’épaule et le bras, et un grand bien être dans tout le corps. Je ressens physiquement une tension libérée et une sorte de courant d’énergie. Au même moment, l’ostéopathe me dit : « ça lâche ! »

 Il termine son travail sur mon coude, toujours avec délicatesse, mais une douleur se fait sentir. Il me dit « c’est bien verrouillé, il faudra plusieurs séances pour que ça lâche complètement. » Puis il m’invite à me relever, en me prévenant qu’il est normal que je sente des courbatures dans les heures et jours prochains.

 Sur la table de travail de l’ostéopathe, j’ai pensé que l’écoute et l’accompagnement ont quelque chose à voir avec l’ostéopathie… Dans des accompagnements individuels, nous venons souvent évoquer des problèmes douloureux dont nous ne savons pas comment sortir. Ils sont tellement envahissants qu’ils occupent tout le champ de notre conscience. Souvent l’écoutant nous interpelle sur une parole qui nous paraît être un détail insignifiant ; ou bien il nous invite à chercher dans notre mémoire émotionnelle et mentale d’autres évènements qui ont pu déclencher les mêmes réactions que celles d’aujourd’hui. Nous voudrions qu’il nous apporte la solution au problème d’aujourd’hui, mais il nous oriente avec délicatesse sur ce qui a pu le déclencher et qui vient de plus loin

La personne qui nous écoute nous accompagne pour identifier le problème et son origine. Sans jugement, sans interprétation, sans nous prendre en pitié, sans non plus souffrir avec nous. Mais avec délicatesse, dans une présence attentive. Cette attitude merveilleuse, qui s’appelle l’empathie, suffit souvent à nous permettre de trouver les clefs de nos verrous et de nos ruptures.

Nous nous sentons alors moins écrasés, allégés et libérés, même si la solution n’est pas encore trouvée. Ce travail demande du temps, pour enlever les sédiments accumulés, toutes ces résistances et blocages qui nous ont peut-être protégés au fil des ans, mais en nous verrouillant de l’intérieur. Grâce à l’écoute empathique, l’énergie libérée par notre parole nous a soignés. Sans la main de l’ostéopathe, je ne peux pas libérer le blocage de l’épaule. De même, depuis des années peut-être, nous n’avons pas a réussi à sortir tout seul du problème qui nous verrouillait : c’est quand notre parole est accueillie et écoutée qu’elle devient libératrice.

 Marc THOMAS, Consultant Formateur en « Compétences relationnelles »
Février 2014

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Communication bienveillante

Couverture2Confrontés à une situation relationnelle difficile, chacun de nous à tendance à vouloir se justifier ou à chercher à convaincre l’autre : « tu as tort, j’ai raison » ou encore « il faut que je lui fasse comprendre… ». Nous nous acharnons parfois… même si nous avons déjà fait l’expérience que ces stratégies de passage en force ne marchent pas.

La « Communication Non Violente » inventée par Marshal Rosenberg est une méthode garantie sans violence pour permettre d’entendre l’autre et d’être entendu, même en situation difficile. Il s’agit d’un processus en 4 étapes que j’ai traduites de la manière suivante :

  1. Qu’est-ce qui s’est passé ? Il s’agit des FAITS, ou plutôt d’exprimer et d’accepter les points de vue légitimement différents de chacun. Plutôt que de chercher qui a raison ou tort, il s’agit de rechercher la complémentarité de nos différents points de vue.
  2. Qu’est-ce que ça m’a fait ? Qu’est-ce que ça t’a fait ? Il s’agit des RESSENTIS, très importants à exprimer car ce sont eux qui motivent nos réactions et, souvent, nourrissent agressivité et rancœur… Ces ressentis parlent de l’objet actuel du désaccord, mais surtout ils réveillent des souvenirs douloureux d’autres situations vécues dans d’autres contextes, non traitées et réactivées aujourd’hui.
  3. De quoi j’aurais – tu aurais besoin pour être bien ? Il s’agit ici des BESOINS humains fondamentaux tels que A. Maslow les a décrits : survivre, être en sécurité, être relié à d’autres humains, être reconnu et valorisé, s’accomplir… Ces besoins déclenchent nos ressentis et émotions, selon qu’ils sont satisfaits ou insatisfaits. Ces besoins-là sont toujours légitimes et doivent être pris en compte. Les faire taire multiplierait stress et mal-être.
  4. Qu’est-ce qu’on fait ? Quelles demandes exprimer ? Quelles solutions envisager ? Si les besoins de chacun sont exprimés et reconnus, il n’y a plus de violence. Mais la violence reviendrait si je faisais pression sur l’autre pour l’obliger à me satisfaire. Mes besoins sont légitimes, mais leur satisfaction est de ma responsabilité. Je peux demander à l’autre, mais pas l’obliger, sinon il serait soumis à mon besoin. Ici peut s’ouvrir une négociation constructive dans une relation respectueuse : les besoins de chacun seront nommés et pris en compte, l’autonomie de chacun sera valorisée, et des solutions nouvelles seront élaborées.

 Ainsi, en 4 étapes à la portée de tous, on aura abandonné le rapport de force où chacun cherche à avoir raison et à prouver que l’autre a tort. Chacun avait au départ sa version des faits et campait sur ses positions. Les 4 étapes auront permis de construire ensemble une 3ème version des faits basée sur nos complémentarités : chacun aura lâché un peu de sa « position » figée pour gagner ensemble, avec respect, une stratégie commune prenant en compte les besoins de chacun. Cette relation-là a de l’avenir !

 Marc THOMAS, Consultant Formateur en « Compétences relationnelles »
mai 2012

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2 interview sur la Communication non violente :

 

Quand je parles, est-ce que tu m’entends ?

Couverture2Ne vous est-il jamais arrivé de vouloir parler de quelque chose qui vous tient à cœur à un ami, et d’entendre celui-ci vous dire : « Ah oui, c’est comme moi… ». Et votre écoutant se met à vous raconter sa vie alors que vous aviez besoin d’être écouté…

Lorsque quelqu’un me parle, je l’entends, mais ce qu’il dit m’évoque des situations semblables que j’ai vécues, ou réveille des sentiments que j’ai moi-même ressentis… Par exemple, si j’ai des enfants et que quelqu’un me parle de ses difficultés avec un ado, je risque d’entendre ce qu’il dit à travers ma propre expérience avec mes enfants ados… Et je vais répondre à l’autre ce qui me convient à moi dans ma situation personnelle…

Mon expérience me permet de comprendre l’autre, mais elle risque aussi de m’empêcher d’entendre ce qu’il dit vraiment et qui ne parle que de lui. Il a un ado, moi aussi, et nous avons ensemble des difficultés relationnelles avec nos ados… Mais ce que veut dire la personne que j’écoute est toujours unique et spécifique, et différent de ce que cela m’évoque dans mon univers à moi.

Écouter, c’est toujours se décentrer de soi pour se centrer sur l’autre. Lâcher mes propres filtres. Laisser de côté mes interprétations qui ne parlent que de moi. Nommer mes ressentis à l’écoute de l’autre, mais les mettre de côté et les traiter ailleurs, pour que mes ressentis n’agissent pas comme un écran en l’écouté et moi, m’empêchant de ressentir ce que lui ressent..

Pour comprendre l’autre, je peux lui poser des questions (mais attention, ce n’est pas une enquête !). Je peux surtout reformuler : « Si j’ai bien compris, tu m’as dit que… » Si c’est juste, l’écouté se sent compris et entendu. Si c’est faux, il va lui-même corriger et me donner les précisions nécessaires.

Si vous voulez vraiment écouter l’autre, sans interprétations ni jugements, trois questions simples :

  • comment ça s’est passé de ton point de vue ?
  • qu’est-ce que ça t’a fait ?
  • de quoi as-tu besoin pour être bien ?

Ces trois questions permettent à l’écouté de parler à partir de lui ; elles m’empêchent d’interpréter à partir de mes repères à moi toujours différents des siens. Elles permettent à l’écouté de trouver lui-même ses solutions : s’il nomme ses besoins insatisfaits, nous allons chercher ensemble comment les satisfaire !

Marc THOMAS, Consultant Formateur en « Compétences relationnelles »
novembre 2011

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Centré sur soi… Centré sur l’autre…

Couverture2A la fin d’une formation , un participant me disait : « Si je comprends bien, quand on est centré sur soi, on parle à l’autre en « tu », et quand on est centré sur l’autre, on lui parle en « Je ». C’est tout-à-fait ça !

Si tu es centré sur toi, tu vas dire à l’autre : « tu devrais faire comme ci ou comme ça… A ta place, je dirais ça… » Mais tu risques de projeter sur l’autre, sans l’avoir vraiment écouté, les conseils qui sont bons pour toi, les avis qui expriment ton point de vue… Tout cela ne parle que de toi…

Si tu es centré sur l’autre, tu vas d’abord chercher à comprendre : pourquoi pense-t-il cela ? Pourquoi ne voit-il pas la réalité de la même manière que moi ? Pourquoi prend-il cette position ? Lui seul le sait, et, en te le disant, peut le clarifier pour lui-même… Il a alors toutes les chances de trouver par lui-même, mais grâce à ton écoute, la solution qui est bonne pour lui…

Si chacun est centré sur soi dans un conflit interpersonnel, tu sais bien ce qui va se passer : chacun va chercher à convaincre l’autre qu’il se trompe, puis chacun va camper sur ses positions en jugeant l’autre, et cela se fait en « tu » souvent blessant : « Tu ne comprends rien… Avec toi c’est toujours pareil… Tu dis n’importe quoi… ». Et ce tu « tue » : il accuse, il juge à partir de MA vérité à moi (toujours partielle) que j’ai transformée en LA vérité universelle !

Si dans un conflit, tu peux te centrer sur l’autre, tu vas renoncer à convaincre et à faire passer le message : tu sais bien d’ailleurs que cela ne marche jamais, alors pourquoi te fatiguer ?! Tu vas chercher à comprendre les raisons qui le conduisent à penser, à ressentir, à agir autrement que toi. Dans la négociation, tu pourras aussi lui demander de t’écouter et tu parleras en « Je » pour lui dire comment tu vois les choses, ce que tu ressens, ce que tu proposes. Chacun de vous alors pourra dire : « Je suis d’accord, ou je ne suis pas d’accord… Je propose… Je demande… Je refuse… » Et si chacun peut être respecté dans son « Je », alors il y a toutes chances que vous puissiez trouver un compromis, grâce au respect mutuel…

Être « centré sur l’autre » demande une réciprocité : que l’autre accepte aussi de m’écouter et de respecter mon point de vue, mes ressentis, mes valeurs. Dans quelques rares cas, l’autre s’y refuse. Il faudra alors constater l’échec de la relation et se protéger des attaques possibles. Car il ne s’agit jamais de se soumettre à l’autre ni de se taire devant lui. Lorsque chacun accepte de se centrer sur l’autre, les deux ouvrent un espace où chacun peut s’exprimer et être entendu : ils se construisent ensemble les conditions d’une relation sereine et durable.

Marc THOMAS, Consultant-Formateur en « Compétences relationnelles »
août 2011

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Morosité

Couverture2Ce matin, mes géraniums étaient gelés par un froid précoce. Avant-hier, cette aide-soignante a été licenciée pour accusation de maltraitance, sans preuve et sans possibilité de s’exprimer vraiment. Hier, des réservoirs de voiture étaient vides et les pompes à essence en rupture de stock. Aujourd’hui comme les autres jours, les refus de négocier répondent aux manifestations et aux grèves. Demain plus encore qu’aujourd’hui, le sentiment de n’être pas écouté et pris en compte engendrera la rancœur. Puis viendra l’agacement d’être empêché de circuler ou de poursuivre la production économique, et le serrage de ceinture de celles et ceux qui « payeront » la grève née de leurs convictions.

Quand s’arrêtera ce déluge ? Qui arrêtera cet engrenage d’un rapport de force qui conduit inéluctablement à la violence ?

Même quand les pompes sont à sec, il est urgent de faire le plein !

  • Faire le plein de solidarité : combien de collègues ont dit non au « chacun pour soi » et à la peur d’être à leur tour inquiétés, pour manifester leur refus d’un licenciement sans preuve de la faute ?
  • Faire le plein de concertation : combien d’entre nous sont prêts à dire non au rapport de force pour négocier les petits conflits du quotidien ?
  • Faire le plein d’empathie : combien allons-nous être aujourd’hui à refuser toute accusation, à garantir la liberté d’expression de notre voisin et prendre en compte ce qu’il est, sans le juger ?
  • Faire le plein d’audace pour être soi : combien d’entre-nous oserons mettre des mots sans violence sur leurs légitimes colères ou sur leurs espoirs, pour oser exprimer, sans les imposer, leurs opinions, leur ressentis, leurs besoins et leurs demandes ?

 Il s’agit toujours et partout de faire le pleinle plein d’humanité,
chaque instant et à chaque rencontre.

Nous sortirons alors de la morosité,
et nous trouverons l’énergie de lutter pour une société plus juste.

Marc THOMAS, Consultant – Formateur en « Compétences relationnelles »
octobre 2010

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Communiquer dans le couple

Couverture2JULIE et PAUL

Non-dits

Ca fait plusieurs jours que Paul rentre du travail plus tard que prévu, sans explication à Julie. Pourtant il savait qu’elle était en vacances et attendait son retour avec impatience. La suspicion s’insinue dans l’esprit de Julie : « Puisqu’il ne me dit rien, il a sûrement quelque chose à me cacher… Serait-ce cette collaboratrice rencontrée récemment dans une soirée ? » Quand Paul rentre, Julie reste à distance, avec une froideur que Paul ne lui connaissait pas. Il s’inquiète de savoir si quelque chose ne va pas, et il se dit que ça doit être encore les histoires avec sa mère qui la turlupinent !

Interprétations et jugements

Des petits faits tout simples du quotidien… et chacun reste sur son interprétation et sur les tensions et jugements qu’elle engendre. Mais pourquoi n’arrivent-ils pas à s’en parler ? Simplement parce qu’ils savent que dans ces situations, toute parole peut dégénérer en altercation blessante ou chacun accuse l’autre : « Tu ne penses même pas que je suis en vacances. D’ailleurs, si tu restes si longtemps au bureau, c’est bien qu’il y a là-bas plus intéressant que moi… » Et Paul de rétorquer : « N’importe quoi ! Quelle mouche t’a piquée ? C’est encore ta mère qui t’a mis la tête à l’envers ? »

Centré sur soi… centré sur l’autre…

Si ces paroles sont blessantes, c’est parce que chacun reste centré sur soi et interprète les faits à partir de sa propre souffrance. Conséquence : l’autre est jugé et condamné avant même de savoir ce qui s’est réellement passé. Pourtant, même dans les instances de justice, il n’y a jamais de jugement tant que « l’accusé » n’a pas eu la parole pour rendre compte de ses actes.

Pour vivre un amour sans violence, il suffisait pourtant d’une chose toute simple : suspendre toute accusation de l’autre à partir de mon interprétation, parler de ce que je vis et solliciter son explication à partir de ce qu’il vit : « Qu’est-ce qui se passe ? Explique-moi, je ne comprends pas »… Il s’agit pour Julie de pouvoir dire ce qu’elle ressent, tout en se centrant sur Paul : il n’y a que lui qui sait ce qu’il fait et pourquoi il le fait.

Julie aurait pu dire : « Je suis en vacances et j’attends ton retour avec impatience (elle parle d’elle), et toi tu restes plus longtemps au bureau (c’est un constat). » Et Paul aurait pu répondre : « Je vois que tu es inquiète (je t’ai entendue). Je ne peux rien te dire pour l’instant… Mais bientôt tu sauras et tu seras heureusement surprise ! ».

Parler en « je »

S’aimer sans violence, ça commence par suspendre toute interprétation et les jugements qu’elle entraîne pour laisser à l’autre la possibilité d’expliquer son propre comportement. Au lieu d’accuser l’autre en un « tu » qui « tue », parler de soi et laisser l’autre parler de lui, en un « je » qui assume la responsabilité de ses actes.

Transformer la peur en désir

S’ils avaient pu se dire cela, Julie aurait vu sa crainte se transformer en attente – et donc en désir – de la surprise que son compagnon préparait. Et Paul serait passé de l’acrimonie envers sa belle-mère à l’attention envers sa compagne. Du coup, peut-être Paul aurait pu tenir compte plus facilement de son impatience, il serait rentré plus tôt le lendemain… et aurait pu lui dire qu’il était resté au bureau après les heures de travail pour chercher sur Internet… et qu’il avait enfin trouvé… le voyage dont elle rêvait depuis longtemps !


CLAIRE et FRANÇOIS

Souffrance

Bertrand et Claire sont un couple aux personnalités différentes, mais très unis ; Il sont les heureux parents de quatre enfants. Jusqu’à la leucémie qui emporte leur fille de 8 ans en quelques mois. Ils font face avec courage pendant la maladie et au moment du décès, entourés par leur famille et leurs amis.

Tension

Mais le temps du deuil les éloigne l’un de l’autre et les disloque : François est un homme sensible ; il tente de cacher sa peine en se réfugiant dans le silence. Claire est une femme chaleureuse : elle tente d’assumer sa peine en s’engageant dans des activités sociales et éducatives multiples ; mais des soucis de santé viendront vite la freiner. Ils vivent la même peine, mais de façon tellement différente que la communication devient impossible : chacun s’enferme dans sa stratégie de survie. Tout en vivant côte à côte, ils s’éloignent l’un de l’autre.

Un ami de passage emmène leurs enfants pour une soirée de loisirs et leur lance : « Profitez-en donc pour vous retrouver tous les deux ! »

Oser se dire, à soi-même et à l’autre

Ce soir-là, au restaurant, ils ont pu se retrouver… Ils ont pu reconnaître ensemble la violence subie (la perte de leur fille), mais aussi la violence agie (leur éloignement progressif).

Ils ont pu se dire ce que leurs ressentis manifestent : à la fois leurs peurs et leurs besoins.

François avait peur de pleurer et de paraître faible, donc il se taisait. Claire avait peur de ne pas faire face, donc elle s’activait.

Ils ont pu accepter la différence de la stratégie de survie de l’autre, et consentir à la différence de leurs besoins : François avait besoin de silence et d’intérioriser, Claire avait besoin d’action et d’extérioriser.

Quand la peur et les besoins nourrissent l’amour

En disant ses peurs et ses besoins, François a découvert que ses larmes pouvaient être reçues par son épouse, non comme une faiblesse, mais comme une souffrance d’amour. Et cette transformation l’a fait sortir de son mutisme.

En disant ses peurs et ses besoins, Claire a découvert que ses activités n’étaient pas seulement générosité, mais fuite, et qu’elle pouvait se retrouver elle-même dans son être plutôt que dans le faire. Depuis ce temps, elle a contrôlé sa maladie et stoppé son évolution !

Ce qui fait violence à l’amour, c’est l’incapacité dans laquelle nous nous trouvons de dire à l’autre nos peurs et nos besoins. Parce que nous n’osons pas, parce que nous avons honte d’avoir peur, parce que nous ne voulons pas blesser l’autre. Mais ce silence fait mourir à petit feu.

Inexprimés et « ravalés », nos peurs et nos besoins deviennent agressivité ou soumission ; il nous enferment ou nous conduisent à la violence.

Exprimés et pris en compte dans la réciprocité, nos peurs et nos besoins se transforment et nous transforment. Et même les blessures, qui restent injustifiables, peuvent devenir des ressources de fécondité pour un amour sans violence.

Marc THOMAS, Consultant Formateur en « Compétences relationnelles »
juin 2009

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L’approche centrée sur la personne

Ce que Carl ROGERS écrit ci-dessous en 1962 à propos de l’entretien dans la relation d’aide avec un thérapeute peut aussi s’appliquer à toute relation humaine…

« Qu’est-ce que j’entends par Approche Centrée sur la Personne ? C’est l’expression du thème de toute ma vie professionnelle qui s’est clarifié au cours de mon expérience, de mes interactions avec les autres au fil de ma recherche. Je souris en pensant aux diverses étiquettes que je lui ai données au long de ma carrière : counseling[1] non-directif, thérapie centrée sur le client, enseignement centré sur l’élève, leadership centré sur le groupe. Les champs d’application s’étant multipliés et diversifiés, l’étiquette d’Approche Centrée sur la Personne me semble celle qui la décrit le mieux.

L’hypothèse centrale de cette approche peut être brièvement résumée :

L’individu possède en lui-même des ressources considérables pour se comprendre, se percevoir différemment, changer ses attitudes fondamentales et son comportement vis-à-vis de lui-même. Mais seul un climat bien définissable, fait d’attitudes psychologiques facilitatrices, peut lui permettre d’accéder à ses ressources.

Il y a trois conditions requises pour qu’un climat soit favorable à la croissance de l’individu, qu’il s’agisse d’une relation client-thérapeute, parent-enfant, leader-groupe, enseignant-enseigné, administrateur-administré. Ces conditions sont, en fait, applicables partout où le développement de la personne est en jeu. J’ai décrit ces conditions dans des ouvrages précédents. Je n’en présente ici qu’un bref résumé mais la description s’applique à toutes les relations mentionnées ci-dessus.

A la première on peut donner le nom d’authenticité, de réel ou de congruence. Plus le thérapeute est lui-même dans la relation, sans masque professionnel ni façade personnelle, plus il est probable que le client changera et grandira de manière constructive. Cela signifie que le thérapeute « est » ouvertement les sentiments et les attitudes qui circulent en lui au moment présent. C’est le terme transparent qui fait le mieux saisir la saveur de cette condition : le thérapeute se fait transparent pour le client.

Le client peut complètement voir ce qu’est le thérapeute dans la relation ; il n’y a en lui aucune réserve que le client puisse ressentir. Par ailleurs le thérapeute prend conscience de l’expérience intérieure qu’il est en train de faire. Il peut la vivre dans la relation et la communiquer s’il le juge opportun. Il y a donc une grande similarité, ou congruence, entre ce qui est ressenti au niveau viscéral, ce qui est présent à la conscience, et ce qui est manifesté au client.

La seconde attitude qui est essentielle à la création d’un climat de changement est l’acceptation, l’attention, l’estime – ce que j’ai appelé le regard positif inconditionnel. Lorsque le thérapeute éprouve une attitude positive et d’acceptation face à tout ce que le client est en ce moment, peu importe ce qu’il est à ce moment-là, il est vraisemblable qu’un mouvement ou changement thérapeutique se produira. Le thérapeute est désireux que le client soit le sentiment immédiat qu’il éprouve au moment même, quel que soit ce sentiment : confusion, ressentiment, crainte, colère, amour ou orgueil. Cette attention de la part du thérapeute n’est pas possessive. L’estime qu’il a pour son client est plutôt totale que conditionnelle.

Le troisième aspect facilitateur de la relation est la compréhension empathique. Cela signifie que le thérapeute ressent avec justesse les sentiments et les significations de ce dont le client est en train de faire l’expérience. Cela signifie aussi que le thérapeute lui communique cette compréhension. Quand il est au mieux de son fonctionnement, le thérapeute est tellement à l’intérieur du monde de l’autre que non seulement il peut clarifier les significations de ce dont le client a pris conscience mais aussi de celles qui se situent juste au dessous du niveau de la prise de conscience. Ce type d’écoute sensible et actif est extrêmement rare dans nos vies. Nous pensons écouter mais notre écoute est rarement assortie d’une compréhension réelle, d’une véritable empathie. Pourtant une écoute de ce type très particulier est l’une des plus puissantes forces de changement que je connaisse.

Comment le climat que je viens de décrire peut-il être facteur de changement ? Brièvement je dirai que lorsque les personnes sont acceptées et estimées, elles ont tendance à être davantage bienveillantes vis-à-vis d’elles-mêmes. Lorsque les personnes sont entendues avec empathie elles peuvent écouter avec plus de justesse le flot de leurs experiencings[2] internes. Dans la mesure où une personne comprend et estime son propre soi, le soi devient plus congruent avec les experiencings. La personne devient plus réelle, plus authentique. Ces tendances, réciproques des attitudes du thérapeute, permettent à la personne d’être un acteur encore plus efficace dans l’accomplissement de son propre développement. A être vraie et totalement elle-même la personne jouit d’une plus grande liberté.


[1] Le terme counseling est couramment utilisé par Rogers en lieu et place de psychothérapie.

[2] Experiencing: terme qui n’a pas d’équivalent lexical en français. Il signifie une expérience interne qui est en train de se faire.

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